Il fait encore très froid. Rares sont les Terriens qui sortent encore se promener dans les villes. Je crois qu'il sont mieux chez eux, au chaud. Pourtant quelques enfants jouent à glisser sur la
glace, à lancer des boules de neige, à construire des igloos. La neige semble vouloir rester un peu sur le sol froid.
Au coeur des villes, on trouve des oasis de verdure. Des parcs, ça s'appelle. Un endroit où les hommes ont fait pousser des arbres, des fleurs, de l'herbe. Parce qu'il n'y en avait plus, parce que
la ville avait tout recouvert, qu'elle avait repoussé la nature loin, loin, loin. Il y a souvent des bancs dans ces parcs, des bancs pour s'asseoir, et sans bouger, profiter de la nature
environnante. J'aime bien m'asseoir sur un de ces bancs et regarder les autochtones déambuler devant moi. On apprend beaucoup en observant.
Je m'assois un moment sur un de ces bancs. En face de moi, des enfants jouent sur des toboggans, des tourniquets, des balançoires. On dirait qu'ils ne sentent pas le froid. Je crois que les enfants
ne ressentent pas les choses de la même façon que les grandes personnes d'ici. On dirait qu'il y a deux mondes. Le monde de l'enfance apprend beaucoup au contact du monde adulte. Pourtant le monde
adulte semble imperméable à celui des enfants. C'est comme si les adultes oubliaient peu à peu l'enfant qu'ils étaient. Je me demande s'ils l'oublient vraiment. Y pensent-ils parfois ? Il faudra
que je leur demande.
Un groupe de personnes âgées se dit au revoir au coin d'une rue. Ils sont tous vêtus de noir et leurs mines sont graves. Quelques embrassades, des serrages de mains, et ils partent par petit groupe
de deux ou trois. Une vieille femme s'éloigne su groupe, seule, elle se dirige dans ma direction. Arrivée à ma hauteur, elle me sourit, me salue et sort de son sac une petite couverture qu'elle
dépose sur le banc avant de s'asseoir. Elle porte un bêret élégant, noir comme l'ensemble de sa tenue, qui lui cache les oreilles, mais laisse entrevoir ses boucles grises. Elle observe elle aussi,
ce qui l'entoure.
"- Ils ont la vie devant eux, ces petits bouts." dit-elle en me souriant. C'est étrange, elle sourit et pourtant elle semble triste.
"- J'espère qu'ils mèneront leur avenir mieux que je n'ai mené mon passé.
- Oh ! Je suis sûre qu'ils feront de leur mieux. Tout comme vous l'avez fait.
- Je crois bien que je n'ai pas fait de mon mieux, jeune fille, justement.
- Vraiment ? Vous avez un regret ?
- Plusieurs même." soupire-t'elle. Après un moment de réflexion, elle reprend:
"- Que faites vous dans la vie, mademoiselle ?
- Je heu... je suis exploratrice.
- Oh voilà un joli travail !
- Ca n'est pas vraiment un travail. C'est ma vie.
- Et qu'explorez vous donc, si je puis me permettre une indiscrétion ?
- Et bien, le monde. Les habitants, les cultures.
- Ah vous êtes une... comment disent les jeunes maintenant ? Argh, ma mémoire me fait défaut, excusez moi. Une anthropologue je crois ! C'est ça ?
- Heu, je ne sais pas. Je suis curieuse. Enfin, c'est comme ça qu'on dit chez moi. Et vous, que faites vous dans la vie ?
- Oh, aujourd'hui, plus grand chose. Je joue à la belotte dans un club pour personnes âgées, je lis, je me promène.
- Vous jouez à la belote ? Qu'est ce que c'est ?
- Un jeu de carte."
Elle sortit un petit paquet de son sac, un paquet en cuir, rectangulaire, pas plus grand qu'une main. Elle en sortit un lot de petites cartes, sur lesquelles étaient dessinés des personnages, et
des motifs, en rouge ou en noir. Elle m'expliqua les rois, les reines, leurs valets, et les guerres qu'ils menaient avec leurs petits soldats. Les règles de la belotte me parurent un peu
compliquées, au premier abord. Mais je compris que c'était un jeu, et aux yeux brillants de la vieille dame, je voyais bien que ce jeu lui procurait beaucoup de joie. Elle m'expliqua qu'elle
retrouvait une dixaine d'amis dans un centre mis à disposition par sa ville et qu'ils jouaient des longues heures avec ces cartes. J'en conclus que les personnes âgées, elles aussi, savent jouer
tout comme les enfants. Je me demandais si je devais les considérer comme des adultes, ou comme des enfants.
"- Avant de passer mes journées à jouer aux cartes, on m'appelait "la dame aux chats". J'avais une quinzaine de chats chez moi, et quelques autres qui passaient de temps en temps. Je m'occupais
d'eux, je les soignais, les nourrissais, je jouais avec eux. Ca prend beaucoup de temps vous savez. Un peu trop peut-être. Mon mari ne voulait pas que je travaille, alors j'occupais mes journées
avec mes chats. Vous savez ce que je rêvais de faire, quand j'étais plus petite ? Je rêvais d'être vétérinaire, de soigner les animaux. Je n'ai jamais pû le faire. C'est qu'à mon époque, ça ne se
faisait pas, pour une femme, de travailler. Il fallait s'occuper de son petit mari, de ses enfants, de la maison. Alors j'ai pris des chats. Beaucoup. Trop peut être. Ma fille m'a souvent reproché
de passer plus de temps avec mes chats qu'avec elle. C'est sans doute pour ça qu'elle ne me parle plus aujourd'hui. Je ne l'ai pas vu depuis des années. Ma soeur non plus ne veut plus me voir. Elle
dit que je suis comme un chat, cruelle et égoïste. Elle dit qu'à force de passer son temps avec des animaux, on en devient un. Je sens le chat, dites moi ?"
Je hume l'air à la recherche d'une fragrance particulière.
"- Un peu, peut être, en effet."
Elle sourit, tristement toujours.
"- Alors ce doit être vrai."
" Vous voyez, petite curieuse, aujourd'hui je suis au crépuscule de ma vie. Je viens d'enterrer mon mari. Je n'ai même pas eu le temps de lui dire que je regrette. Je regrette de n'avoir pas été là
quand il était souffrant, qu'on a dû l'opérer d'une vilaine sciatique, il y a 20 de ça maintenant. Mais je devais m'occuper de mes chats, vous comprenez ? Je regrette de ne l'avoir pas mieux
soutenu quand il a perdu son travail, et quand son frère est mort. Je regrette de ne pas l'avoir compris, de ne pas l'avoir écouté. Je regrette d'avoir été si méchante avec lui, à être toujours sur
son dos, a essayer de le changer. Je ne lui ai même pas dit que je l'aime.
- Il est mort sans savoir que vous l'aimiez toujours ? Ca c'est bête alors !
- Oh oui.
- Mais ça n'est pas difficile à dire !
- Hé non. Pas vraiment.
- Vous regrettez beaucoup de choses vous !
- Vous êtes à l'aube de votre vie, vous. Prenez bien soin de ne rien regretter. Sur ce, excusez moi petite dame, mais je crois que je vais rentrer, la journée a été éprouvante."
Elle me salua avant de partir en boitant. Je restais pensive sur le banc de plus en plus froid. Le soleil déclinait derrière les immeubles.
Y a t'il des choses que je regrette, déjà à mon âge ? Sans doute, je dois pouvoir trouver deux ou trois choses qui ne sont pas telles qu'elles devraient l'être. Il est encore temps de changer ça !
Mais vite ! Si je devais mourir demain ?